lundi 16 mars 2015







Dans la neige   







Macimo  Lagrotteria






 Solitaire parmi les champs de blé
La maison que je chérie
Au sein d'une vigne a fleuri.

Sous l'ombre étroite du clocher
Vers le Dieu du Ciel pointé
Pour lui rappeler l'existence
Des âmes du village et leurs espérances
De n'être point à jamais damnées.

Mais le temps des neiges n'a point d'ombre
Mouches légères déversées
En blanc tapis amoncelées.

Entre ma maison et le monde
La blanche neige blesse mes yeux
Mais je ne puis m'en éloigner
Les arbres du jour sont noirs bouquets
Sur l'écran pailleté des cieux.

Sans trêve tournoient les papillons neigeux
D'épaisse blancheur sont les murs de ma prison
La solitude emplit mon cœur et ma raison.

                                                                     






Anne Dupin
vrier 1963













dimanche 15 mars 2015








Errance






  Huile au couteau à peindre                          A. Dupin








 Les heures tièdes de l'hiver qui se défait
tisse dans mon corps une paresse maladive
Mon regard agrandi se pose avec étonnement
sur les choses familières et s'en détache lassé.

Il n'est plus d'évidente nécessité derrière les portes
entr'ouvertes de ma demeure
Et me voici errant de par les chambres silencieuses
Allégée, sans contrainte, comme en visite.
Étrange errance de mon corps aux limites trop neuves
Et qui souffre de se sentir éphémère.
Combien seront-elles les heures enchaînées 
De cette promenade d'outre-monde?
Et quand résonne le lourd gong dans les forêts du temps
N'irai-je pas retomber en poussière
Dans le velours de celle qui ternit insensiblement
La brillance des beaux vieux meubles
Et adoucit le froid mordant des grands dallages?

                                                                            






Anne Dupin
 février 1965










samedi 14 mars 2015









Mouvement     

           




 
" Cheval de glace" dessin encre de chine                                       shg
              





Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n'avait jamais vu
Puis il continua de paître
A l'ombre des eucalyptus.

Ce n'était ni homme ni arbre
Ce n'était pas une jument
Ni même un souvenir de vent
Qui s'exerçait sur du feuillage.

Ce n'était qu'un autre cheval,
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçu à cette heure-ci.

Et ce que nul ne reverra,
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu'à ce que le sol ne soit
Que le reste d'une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.

                                        





     Jules Supervielle













jeudi 12 mars 2015





Mon cœur qui me réveille







une pleureuse                                                       Francisco de Goya






Compagnons de silence, il est temps de partir,
De grands loups familiers attendent à la porte,
La nuit lèche le seuil, la neige est avec nous.
On n'entends point les pas de cette blanche escorte
Tant pis si nous allons toujours dans le désert,
Si notre corps épouse une terre funèbre,
Le soleil n'a plus rien à nous dire de clair...
                                                      
                                                       





Jules Supervielle














 









        Le seul envol d'un oiseau         
  










Pour détruire un jour d'été
Le seul envol d'un oiseau
Vent froid au revers des plaines
Les hameaux de sang caillé

Notre cœur est nostalgie
Une terre à nos pas inconnue
Regret de ne plus l'habiter
Et nous n'y avons pas vécu

D'autres chemins jamais foulés
Celui-ci nous semble un otage
Le regret de désirs mêlés
Espoir et deuil ont le même âge
La montée d'une aile au soir
Souligne le jour qui tombe
Quelle braise encore empêche
Le feu d'accepter la cendre
                           
                            





Max Paul Fouchet


















mercredi 11 mars 2015







Seul au milieu des oiseaux de son âme
  





"de la mesure des choses"      sculpture en acier     shg






Et pas un jour à détruire,
Les neiges d'antan ne fondent plus.
Pas une âme trop pauvre n'ayant rien entendu
De ce que la vie a voulu dire et pas une ombre 
Qui ne soit expliquée par un soleil.
Ainsi le poète sans auditoire fait retentir
Le chant de l'alouette première
Puisque Dieu n'a pas voulu
Que le matin fût sans amour.

                                                            




  Pierre Jean Jouve



















mardi 10 mars 2015







La pierre du matin



   
Eugène Delacroix





 La tête plus lourde que le cœur
le fardeau sur l'épaule
Qu'on avait cru perdu dans les plis de la nuit
Le jour dans la fente de l'huis
Comme en la boîte gourmande une carte glissée
Avec ses cauchemars inscrits
Et les songes maudits, tout le poids de l'hier
Dans le faix d'un jour gris
Les yeux percent l'écume épaisse du ciel
Derrière il est une grande lumière
Il est un chaud soleil
Les lézards verts les lézards gris
Buvant la chaleur de la pierre
Dans la chevelure d'or des étés oubliés
Le souvenir en la chair est gravé
Mais ce n'est qu'un pavé posé sur la poitrine
Et qui s'est refroidi
On voudrait se lever, secouer cette pierre tombale
Et rire d'un rire tout léger...
Une main quémandeuse heurte la fenêtre du jour
Peut-être épanouie de chaleur et d'oubli
Mais ce n'est qu'une lettre porteuse de soucis.
                                                                        






Anne Dupin
juin 1965