jeudi 9 avril 2015





Le silence est trop profond  






" le chien"                                      Fransisco de Goya






Oh, mais il n'est pas de mort, pas de mort!
Seul le silence est trop profond,
Comme dans une verte forêt sans limite!
On s'éloigne seulement,
On se tait seulement
On est seul seulement, invisible et seul.
Oh, mais il n'est pas de mort, pas de mort!
On tombe seulement, on tombe seulement,
On tombe, on tombe
Dans le gouffre infini de l'azur.
                                                       






Sreko Kosovel




















mardi 7 avril 2015








La route, le vent et moi
(extrait)
      






"portrait d'enfant"                craie d'art                         Anne Dupin







La route mouillée glisse dans la campagne 
Et m'accompagne
Le vent furieux a claqué ma porte 
Et m'emporte
Il me bouscule dans le chemin 
Glace et rougit mes mains
Tourmente mes cheveux
Gifle mon visage et fouette mes yeux. 
La route mouillée m'emporte 
Et devant chaque porte
Nous passons tout trois
La route le vent et moi.
                                                   





   Anne Dupin
  janvier 1955 












lundi 6 avril 2015







Poussière de songes   






" la mal aimée"                          encre de Chine                           shg







            Celle qui est tendrement nouée par les choses de l'âme
           Celui qui est absent par miracle
       Tout est songe poussière de songes
      Les troupeaux qui ont mille ans à cause de la lune
        Et ces montagnes qui tremblent avec des noix
 
             Pavots vous ne serez pas la fleur vaine
            Elle a trop aimé les yeux ouverts
             La nuit l'accable de pierres
            Les yeux restent deux fleurs surnaturelles 
 
                                                                   






Georges Schehadé



















dimanche 5 avril 2015



Alcools  




dessin graphite et encres                                                                 shg








Puis sur terre il venait mille peuplades blanches
Dont chaque homme tenait une rose à la main
Et le langage qu'ils inventaient en chemin
Je l'appris de leur bouche et je le parle encore
Le cortège passait et j'y cherchais mon corps
Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
apportaient un à un les morceaux de moi-même
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
Les peuples s'entassaient et je parus moi-même
Qu'on formé tous les corps et les choses humaines

Temps passés trépassés les dieux qui me formâtes
Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
Et détournant les yeux de ce vide avenir
En moi-même je vois tout le passé grandir.
                                                        





Guillaume Apollinaire 

























samedi 4 avril 2015








Train du retour    






Aline Jansen




Le glissement des trains sur la piste aimantée
L'écorce de la terre tourmentée, 
sa marche à rebours
Hautes et grises veillent des roches
en des blondeurs d'aiguilles sèches
Aux lèvres des vents, l'odeur amère et forte des pins
La rivière est bandée aux fûts des peupliers lointains
Les villages s'enfuient enserrant leur passé
Des visages de femme éclairent la nuit des portes
Des chansons en ruisseaux
des rires en fleurons aux foulées des enfants
Des chèvres nègres dans l'éclair d'un galop
Image fugitive à jamais gravée
Le pâtre boit l'oubli en une flaque d'ombre
que l'amandier nourrit

Ô fuite de l'espace, ô chevauchée du temps
Le soleil m'est compté et sa félicité
Adieu à l'oasis où j'ai pu m'oublier
Déjà la senteur aigre du passé
ses cornues, ses alambics
Et l'alcool enivrant des pulpes de l'été.


                                                                                 



Anne Dupin
août 1965














vendredi 3 avril 2015








La vie ainsi   






Lucie Geffre







Le corps tout tordu de fatigue
pesamment étendu
la tête comme une conque vide
le flux du sang
les flots de l'océan
les idées en fœtus
leur bruissement confus
comme en la plaine d'août
les crissements de l'épi
sur le refus des paupières
aux braises des lumières
l'oreille se penche sur le tambour du cœur
sourde à l'agacement bleu de la mouche
Le sommeil happe à large bouche
la fenêtre s'entrouvre
où s'incline la fleur
le ciel rengaine ses rancœurs
délivre les oiseaux et le soleil
un jour nouveau
un jour pareil
et le fer de ses chaînes
les heures fuient à perdre haleine.
                                       





Anne Dupin
août 1965















mercredi 1 avril 2015






Madame   





Fransisco de Goya




Venez-vous m'aider à finir
avec ce délicat sourire
qui veut tout dire sans le dire?
O dame de mes eaux profondes
serais-je donc si près des ombres?
ou venez-vous m'aider à vivre
de tout votre frêle équilibre?
Que faire d'un si beau fantôme
dans mes misérables bras d'homme?
Oh si profonde contre moi
vous mettez toute une buée
fragile, bien distribuée
dessus mon plus secret miroir.
Déjà méconnaissable à tous vos changements
pourquoi vous voilez-vous le visage à présent?
est-ce pour retrouver enfin votre figure véritable,
après tant de touchante imposture?

                             

                                   




 Jules Supervielle